Rapport de Tamazgha au CERD
Organisation Non Gouvernementale de défense des droits des Imazighen (Berbères) www.tamazgha.fr
Préambule
Avant d’exposer les principales discriminations dont sont victimes les communautés berbérophones en Tunisie et nos propositions en vue de l’élimination de ces discriminations, il nous semble important de rappeler un certain nombre d’éléments historiques sur l’Afrique du Nord, ce qui permettra au lecteur non familier des questions culturelles qui divisent gravement l’Afrique du Nord comprenne le déni linguistique et culturel fait aux berbérophones de Tunisie et aux Nord-africains de manière générale.
Tout comme les Berbères en Algérie et au Maroc, les Berbères de Tunisie, même si numériquement sont très peu nombreux, ils subissent diverses discriminations qui les menacent jusqu’à leur existence et celle de leurs langue et culture.
Nous tâcherons par la suite de pointer les principales discriminations officielles de l’Etat tunisien desquelles procèdent les violations des stipulations de
PARTIE 1.
DONNEES HISTORIQUES GENERALES
I - Introduction
A - Généralités
En Tunisie, comme partout en Afrique du Nord, un très grave déni culturel et identitaire basé sur la discrimination est à la base de l’action de l’Etat national qui se veut arabe et musulman et engage toutes ses forces pour arabiser les berbérophones.
L’objet de cette discrimination officielle permet d’établir la violation des principes de
Il s’agit d’une atteinte extrêmement grave aux droits culturels de berbérophones, par ailleurs reconnus par tous les textes internationaux, au premier chef de
Cette politique qui confine à un impérialisme linguistique empêche naturellement la société d’aller vers un véritable pluralisme et une véritable démocratie nécessaires à la lutte contre le sous-développement. Une folle énergie sociale est ainsi dilapidée à contrarier les valeurs ancestrales et l’identité première des Berbères au lieu d’en faire le point d’appui pour la construction d’une société vraiment réconciliée et ouverte, plurielle et démocratique.
L’arabisation est ainsi au cœur d’une politique étatique de négation des droits humains les plus élémentaires.
B - L’Afrique du Nord, une terre amazighe (berbère)
Tous les historiens de l’Afrique du Nord attestent que le pays est peuplé de Berbères depuis les temps les plus anciens. Ainsi, Ibn Khaldoun dans son Histoire des Berbères, peut écrire à propos du pays que l’on appelle le Maghreb et que nous appelons Tamazgha ou pays des Imazighen : Depuis les temps les plus anciens, cette race d’hommes habite le Maghreb dont elle a peuplé les plaines, les montagnes, les plateau, les régions maritimes, les campagnes et les villes (Ibn Khaldoun - Histoire des Berbères, Paris, Geuthner, 1999 p. 167).
Concernant tamazight, la langue des Imazighen : leur langue est un idiome étranger, différent de tout autre : circonstances qui leur a valu le nom de Berbères (Ibn Khaldoun, 1999, opus cité p. 168).
Concernant, enfin, les religions professées en Afrique du Nord : il y avait parmi eux [des tribus] qui professaient la religion juive ; d’autres chrétiennes, et d’autres païennes, adorateurs du soleil, de la lune et des idoles. Comme ils avaient à leur tête des rois et des chefs, ils soutinrent contre les musulmans plusieurs guerres très célèbres. (Ibn Khaldoun, 1999, opus cité, p. 177).
Plus près de nous, en 1931, l’historien anticolonialiste Charles-André Julien pouvait constater que : Aujourd’hui, on ignore généralement que le Maroc, l’Algérie et
Actuellement, le lecteur exigeant, qui souhaite avoir l’avis de grands savants du domaine berbère, peut lire utilement L’Encyclopédie berbère, publiée en France avec le concours du Conseil international de la philosophie et des sciences humaines de l’UNESCO.
PARTIE 2
PRINCIPALES VIOLATIONS DE
1. La négation officielle et constitutionnelle du fait amazigh (berbère)
La discrimination antiberbère est un fait officiel délibéré et organisé, inscrit dans
Le second point du préambule de
Force est de constater qu’aucune place n’est accordée à la langue et la culture berbères dans les textes fondamentaux de l’Etat alors que le berbère est une langue vivante pratiquée par des dizaines de milliers de Tunisiens notamment concentrés sur l’Ile de Djerba (Guellala, Adjim,…) et dans les régions centrales localisés au Sud du pays. Au Sud-Est, autour de Tataouine (Chenini, Douirat), à Metmata (Zraoua et Taouedjout), à l’Est de Gafsa (Tamagourt et Senned), et d’autres foyers encore.
La langue arabe étant considérée comme la seule langue nationale et officielle de l’Etat tunisien ; cela dénote une réelle volonté d’arabisation des populations berbérophones pour qui la langue n’a pas droit de cité. Quoi qu’il en soit, la langue berbère ne dispose d’aucun statut officiel. Ainsi, nous constatons non sans amertume que tout le fondement amazigh (berbère) de
Si certains textes traitant de l’Histoire de
Notons que le rapport de l’Etat tunisien ne donne aucune précision quant la composition ethnique de
2. Une arabisation et une assimilation programmées.
Même si la langue berbère en Tunisie, comme partout en Afrique du Nord, a pu résister aux langues de presque tous les conquérants (Phyniciens, Byzantins, Romains,...), l’arabe, langue du Coran, a réussi à la bousculer et à la menacer sérieusement puisqu’aujourd’hui il n’existe que quelques dizaines de milliers de Berbérophones en Tunisie. Les communautés berbérophones sont concentrées dans l’extrême sud du pays.
La politique linguistique arabisante de l’Etat tunisien conduira, à terme, à la mort lente de la langue berbère. En effet, sur les 13 communautés recensées par Basset (1952), 9 étaient entièrement berbérophones, une quinzaine d’années plus tard 6 seulement le sont encore (cf. Penchon 1968). L’aire des populations berbérophones de Tunisie se rétrécit ainsi comme une peau de chagrin. (voir Ahmed Boukous, Le berbère en Tunise, in Etudes et Documents Berbères n° 4, 1988, pp. 77-84).
En résumant la situation des berbérophones, Th.-G. Penchon précise : … l’arabe jouit d’une grande puissance culturelle. Langue de la nation, de la religion, de l’école (…), langue aussi de la radio et de
L’ensemble des chercheurs et universitaires qui se sont intéressés aux Berbères de Tunisie se sont accordés à dire que la situation du berbère en Tunisie est critique et que la régression constante du nombre de berbérophones pourra conduire inéluctablement à la mort lente de leur langue. Salem Chaker (Djerba, in Encyclopédie berbère N°XVI, 1995) précise :
Au point de vue linguistique comme en matière sociolinguistique, il serait donc urgent de procéder à Djerba (et dans toute
C’est dire à quel point la situation est inquiétante pour la langue berbère en Tunisie, situation dont le seul responsable est l’Etat tunisien qui, par son attitude marginalisante à l’égard du berbère, viole l’un des principes fondamentaux de
S’obstiner dans cette politique d’arabisation et d’assimilation forcées des Berbères, l’Etat tunisien commet l’un des crimes les plus horribles à savoir priver
3. Marginalisation économique des régions berbérophones : les raisons d’une assimilation inéluctable.
Confinés dans des régions isolées et pauvres économiquement, les berbérophones ainsi que leur langue, sont aujourd’hui sérieusement minorisés en Tunisie et sont menacés d’une disparition inéluctable si l’Etat tunisien ne se décide pas à revoir sa politique envers le berbère.
En effet, les communautés berbérophones occupant des régions économiquement très pauvres sont contraintes à l’émigration dans des régions arabophones où ils subissent une assimilation linguistique et culturelle puisque la langue berbère n’est pas enseignée et elle n’est pas introduite dans les média et moyens de communication. La culture berbère n’a tout simplement pas le droit de cité en Tunisie. Th.-G. Penchon, dans son article La langue berbère en Tunisie et la scolarisation des enfants berbérophones (in. Revue Tunisienne des Sciences Sociales, pp. 173-186, 1968) affirme que l’une des raisons du rétrécissement des communautés berbérophones est à juste titre la pauvreté économique des zones occupées par ces derniers.
Cette pauvreté des régions berbérophones relève de la responsabilité de l’Etat tunisien puisque ces régions sont marginalisées à tous points de vue ; elles ne bénéficient d’aucun programme de développement économique, il y a absence quasi-totale d’infrastructures permettant aux habitants de ces régions de s’élever au niveau national. Cela pousse les citoyens de ces régions à l’exode vers les grands centres urbains ce qui conduit généralement à la déculturation de ces populations qui subissent, malgré elles, une arabisation incontournable.
4. Exclusion des champs culturel et éducationnel officiels.
Bien entendu, la langue berbère ne bénéficie pas d’enseignement par le système éducatif tunisien. Les manuels scolaires ne consacrent aucun espace à l’enseignement de l’Histoire des Berbères ni à leur civilisation.
Les projets de développement, de promotion et de soutien de la culture n’ont pas inscrit la culture berbère dans leur priorité. Seuls les arts d’expression arabe bénéficient des aides de l’Etat. Non seulement le patrimoine berbère n’est pas soutenu, mais il est interdit. Même s’il n’y a aucun texte qui interdit officiellement la pratique de la culture berbère, il est de notoriété qu’en Tunisie les Berbères n’osent même pas exprimer leur berbérité ni oser œuvrer pour la sauvegarde des langue et culture berbères dans des cadres organisés.
L’Etat tunisien ne peut justifier cette situation et ne peut prétendre ignorer la situation inacceptable que vivent les Berbérophones de Tunisie ainsi que leurs langue et culture. L’Etat tunisien est ainsi responsable de l’éventuelle disparition des langue et culture berbères. C’est pourquoi il doit urgemment revoir sa politique linguistique et culturelle.
Tous ces faits montrent la discrimination linguistique et culturelle dont est victime une minorité ethnique en Tunisie.
5. Le rapport de
L’Etat tunisien ne peut prôner le respect de valeurs de non-discrimination, de tolérance, d’ouverture et de respect de la différence (CERD/C/431/Add.4, paragraphe 88) tout en ignorant une composante authentique et fondamentale de la réalité tunisienne qu’est la dimension berbère. Il ne peut pas continuer à tenir ce discours tout en ne laissant aucune place à la langue berbère qui n’est toujours pas reconnue par
Comment assurer la dignité de l’individu, du citoyen tunisien (CERD/C/431/Add.4, paragraphe 89) si la langue maternelle et la culture d’une partie de ces citoyens ne sont pas reconnues.
6.
De par les éléments exposés, il apparaît que l’Etat tunisien conduit une politique visant à assimiler les populations berbérophones au reste de leurs concitoyens afin qu’ils s’arabisent pour qu’à terme la langue berbère devienne une langue morte.
En se conduisant de la sorte, les autorités tunisiennes mettent en place une politique dont l’objet est la disparition pure et simple du fait berbère. Ainsi, la répression linguistique dont sont victimes les Berbères de Tunisie constitue une violation non équivoque des dispositions de
Aussi, les éléments exposés précédemment montrent que l’Etat tunisien est en violation de toutes les conventions internationales qui recommandent la protection des minorités et de leurs intérêts.
PARTIE 3. NOS PROPOSITIONS POUR L’ELIMINATION DES DISCRIMINATIONS OFFICIELLES
Nous demandons à
L’Etat tunisien doit garantir aux citoyens le droit de créer des associations pour la sauvegarde et la promotion des langue et culture berbères.
Afin que des dizaines de milliers de citoyens ne se sentent pas étrangers dans leur propre pays et qu’ils ne soient pas en marge de la vie du pays, l’Etat tunisien doit consacrer ne serait-ce qu’une partie des programmes des ses medias (radio et télévision) à la langue et la culture berbères.
Pour arrêter l’exode des communautés berbères, l’Etat tunisien doit mettre fin à la marginalisation économique dont sont victimes les communautés berbérophones et mettre en place un plan de développement économique de ces régions.
L’Etat tunisien doit intégrer l’enseignement de la langue berbère dans les programmes de l’éducation et de formation. Dans les régions berbérophones, la langue berbère doit être une langue obligatoire à tous les niveaux de l’enseignement.
Permettre aux berbérophones d’utiliser leur langue dans leurs démarches au sein des différentes administrations et institutions (Administration, Justice, ...). Aussi est-il nécessaire que soient affectés dans ces différents établissements des corps d’interprètes qui permettront aux citoyens berbérophones d’effectuer leurs démarches dans les meilleurs conditions.
L’Etat tunisien doit encourager l’art berbère dans toutes ses manifestations (théâtre, musique, danse, poésie,...).
L’Etat tunisien doit procéder à la mise en place d’institutions ayant pour but la préservation et la promotion et le développement des patrimoines linguistiques et culturels berbères en Tunisie.
En somme, l’Etat tunisien doit prendre toutes les mesures nécessaires pour rendre aux berbérophones leur dignité et que cesse la discrimination dont ils sont victimes. Il doit engager tous les moyens nécessaires pour assurer la protection de la langue et la culture berbères.
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Références bibliographiques
· Salem CHAKER, Berbères aujourd’hui, L’Harmattan, Paris, 1989.
· Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères, Geuthner, Paris, 1999.
· Charles-André JULIEN, Histoire de l’Afrique du Nord, Payot, Paris, 1931.
· Ahmed BOUKOUS, Le berbère en Tunisie, Etudes et Documents Berbères, Edisud, Aix-en-Provence, 1988, pp. 77-84.
· Th.-G. PENCHON, La langue berbère en Tunisie et la scolarisation des enfants berbérophones, Revue Tunisienne des Sciences Sociales, 1968, pp. 173-186.
· Gilbert Granguillaume, Arabisation et politique linguistique au Maghreb, Maisonneuve & Larose, Paris, 1983.
· Encycloplédie berbère, Edisud, Aix-en-Provence.
· Annuaire de l’Afrique du Nord, Aix-en-Provence.
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